Je t’aime mon fils
- Équipe Max Doré

- 13 avr.
- 4 min de lecture
Je ne savais pas comment commencer ce texte.
J’ai pensé à plusieurs façons de le dire plus joliment, plus finement, plus élégamment. Mais au fond, c’est ça que c’est.
Je t’aime mon fils.
Mon père a été absent. Ou du moins, il l’a été à sa manière. Son absence était encore plus bruyante parce qu’il était là. Il me prenait aux deux fins de semaine suivant le divorce, il payait la pension à ma mère, il faisait tout ce qu’un père “responsable” est censé faire sur papier. Rubis sur l’ongle.
Mon père est un homme profondément responsable.
Et c’est justement ça qui fait mal. Parce que mon père était responsable. Avec le temps, j’ai compris que sa présence, rare, parfois vide, était liée à ce profond sens des responsabilités. Et en y repensant, c’est beau. Vraiment beau, même. C’est une qualité que je respecte énormément.
Je reviendrai sur mon père plus tard, parce qu’il y a une belle fin à cette histoire.
Mais aujourd’hui, je veux parler de mon fils.
Quand j’ai appris que ma conjointe était enceinte, j’ai eu peur.
Peur parce que j’étais un criminel.Peur parce que j’étais jeune.Peur parce que j’étais, oui et non, avec ma copine.Peur, tout simplement.
J’avais peur comme j’avais peur toute ma vie. Une peur omniprésente, collée à moi depuis longtemps. Mais cette fois, c’était différent.
Cette fois, j’avais peur pour quelqu’un d’autre.
Je croyais que la peur de mourir, la peur de la prison, la peur de tout ce qu’un homme peut perdre, c’était de la vraie peur. Mais non. La vraie peur, c’est celle qu’on ressent quand on comprend qu’on est responsable d’un autre être humain. D’un petit être qui n’est même pas encore sur terre, mais qui existe déjà dans nos tripes.
Et moi, j’avais peur de quoi, au juste?
La mère avait une belle carrière. C’était, et c’est encore aujourd’hui, une femme exceptionnelle. Ce n’était sûrement pas une question d’argent. Pas que j’étais pas riche, mais je n’ai jamais laissé quoi que ce soit de côté à cause de la foutue argent.
Cette peur-là était plus profonde. Plus sale. Plus lourde.
Elle me paralysait.
Je n’arrivais pas à me voir comme père.Et puis j’ai fini par comprendre.
J’avais peur d’être comme mon père.Peur de ne pas aimer mon fils.Peur d’être là sans vraiment l’être.Peur de répéter, comme un virus, quelque chose de transmis de Doré en Doré depuis des générations.
Comme si mon destin était déjà écrit. Comme si le prochain connard de la lignée, c’était forcément moi.
Pendant la grossesse, je n’ai pas su l’exprimer. J’ai joué le rôle du futur papa parfaitement. Du moins, je crois. Ma femme lisait tout ce qui existait sur la grossesse, sur les bébés, sur la manière de bien accueillir un enfant.
Et puis la nouvelle est arrivée.
Ce sera un garçon...
Là, c’était cuit.
Non seulement j’avais peur, mais maintenant ma peur avait un nom, un visage, un sexe, un avenir.Un fils.
C’est exactement ce qu’on aime le moins chez les Doré : un fils.Le diagnostic du médecin à l’échographie a eu l’effet d’un marteau de juge à la cour. Malheureusement, c’était un son familier pour moi à 23 ans.
Les mois passaient.Cinq mois.Six mois.Huit mois.
Chaque semaine m’approchait un peu plus de ce que je croyais être mon échec.Puis est arrivé l’accouchement. Plus tôt que prévu. Beaucoup plus tôt. Comme si le destin était pressé.
J’étais dans la salle d’accouchement, là et pas là en même temps.
J’avais peur. Tellement peur.
Et puis Antoine est né.
On dirait que tout s’est arrêté sur la terre, l’espace d’un instant. J’étais face à lui. Une chaleur immense est montée dans ma tête et dans mon ventre. J’étais étourdi. Léger. Traversé.
"Je l’aime. Je l’aime, mon Dieu, je l’aime."
Comme si une corde avait quitté son cœur pour s’attacher au mien. Comme si son visage venait de se graver dans mon âme. Il était mon fils, et je savais que je serais là pour lui, contre vents et marées.
Je t’aime.
J’étais heureux, mais personne ne savait pourquoi. Personne ne savait encore à quel point.
J’ai brisé le sort des Doré. J’ai détruit la blessure générationnelle. Je suis un papa, mais surtout, je ne veux rien d’autre au monde.
Comme il est né trop tôt, on a mis mon fils dans un incubateur. J’ai suivi l’infirmière comme un chat suit une canne de thon. Nous étions une seule personne, mon fils et moi, et personne ne pouvait nous éloigner l’un de l’autre.
J’ai tenu sa main dans l’incubateur pendant 14 heures d’affilée.
Les infirmières me disaient, me suggéraient de quitter, d’aller me reposer. Mais non. Pas moi. Pas le premier Doré à aimer son fils depuis des générations. J’avais trop d’erreurs paternelles à racheter.
Je tenais sa main, et personne n’aurait pu me sortir de cette pièce.
Aujourd’hui, mon fils a 23 ans. Il est encore mon titi.
J’ai dit au début que, pour mon père, il y avait une suite. Il y en a une.
Il y a deux mois, durant un déjeuner, mon père a pris la parole et m’a dit :
« Mon fils, je te demande pardon. Je t’ai abandonné. Je n’ai pas été là. »
La vie est complexe. Pourquoi quelqu’un agit d’une façon et un autre autrement, ça m’échappe encore. Mais ce que je sais, c’est qu’il est possible de changer son destin. Il est possible d’être autre chose que ce que nos parents et nos grands-parents ont été.
Dans ma vie, ma plus belle victoire, c’est celle-là.
J’ai brisé le cycle.

Papa






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